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« Le luxe a le devoir de s’intéresser à l’art et à la culture »

Dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, la chapelle du 40, rue de Sèvres accueille en septembre une sélection d’œuvres issues de la Collection Pinault. Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture et directeur général de la Collection, revient sur la genèse de l’exposition.

Jean-Jacque Aillagon

Pouvez-vous nous faire une visite guidée, virtuelle et en avant-première, de l’exposition Reliquaires ?

Avec plaisir. Comme chaque année, l’exposition d’œuvres de la Collection Pinault s’inscrit respectueusement dans le cadre de la chapelle de l’ancien hôpital Laennec, construite au XVIIème siècle grâce à la munificence du Cardinal de la Rochefoucauld. Les parois de la nef sont occupées par deux grands formats, à droite, Jacob’s Ladder de Damien Hirst et Phantom Weiss de Günther Uecker, à gauche. La nef et le chœur accueillent trois œuvres de James Lee Byars dont la spectaculaire installation Byars is elephant qui forme un reposoir devant l’autel. Les transepts sont, eux, consacrés, côté droit, à des œuvres de Huang Young Ping et de Camille Henrot et, côté gauche, à une seconde œuvre de Damien Hirst, Infinity, ainsi qu’à une œuvre de Giuseppe Penone. Le regard du visiteur peut, ainsi, librement circuler, de la contemplation du patrimoine à celle d’œuvres de grands créateurs contemporains.

Quelles sont les inspirations et les ambitions de l’exposition ?

Intitulée Reliquaires, l’exposition explore les « traces du sacré » que l’on retrouve dans nombre d’œuvres de notre temps. Plusieurs des œuvres présentées au 40, rue de Sèvres, recueillent des fragments de réalités précieuses ou curieuses, des insectes, des clous, du bois, une mue de serpent et, même, un morceau de lance à incendie… Elles renouent, ainsi, avec la pratique immémoriale du culte des reliques. Faut-il rappeler l’étymologie du mot relique qui vient du latin reliquia qui signifie « reste » ? L’art devient, dès lors, une sorte d’art d’accommoder subtilement les restes pour les sublimer. De façon toute aussi métaphorique, notre exposition se réfère au culte ancien des reliques de la Passion qui inspira à Louis IX, Saint Louis, l’acquisition de témoignages insignes du sacrifice de Jésus, comme la couronne d’épines pour laquelle fut construite la Sainte-Chapelle. Le bois – comme celui de la Croix – se retrouve dans l’œuvre Essere vento de Giuseppe Penone. The Philosophical nail, le clou de James Lee Byars, ne rappelle-t-il pas celui de la Crucifixion ? La colonne du même James Lee Byars, The Golden tower, n’évoque-t-elle pas celle que tant d’artistes ont représentée, celle de la Flagellation ? Quant à la lance de Camille Henrot – bien qu’il s’agisse, là, d’une homonymie – elle ne peut manquer de faire penser à la lance dont fut percé le flanc du Christ.

L’ambition de cette exposition est, ainsi, de mettre en évidence le dialogue possible entre le patrimoine et l’art contemporain et de souligner la force de la résonance du passé dans la création d’aujourd’hui.

C’est la troisième exposition mise en place au sein de la chapelle. Quel regard portez-vous sur ce lieu et sur le dialogue qu’il nourrit avec l’art contemporain ?

Le dialogue est au cœur même de l’expérience culturelle. Dans son « musée imaginaire », André Malraux nous rappelait, déjà, à quel point les œuvres de toutes les civilisations et de toutes les époques ont des choses à nous dire et des choses à se dire. Pour ma part, je considère que toute œuvre d’art, toute architecture, toute musique…, quelle que soit l’époque qui l’a produite, est contemporaine parce qu’elle se réanime dans le regard, dans l’oreille, dans la sensibilité de celui qui, aujourd’hui, la découvre.

De manière plus générale, que vous inspire le travail de réhabilitation réalisé au sein de l’ancien hôpital Laennec ?

Laennec, formidable témoignage de l’architecture hospitalière du XVIIème siècle – admirablement restauré par Benjamin Mouton, architecte en chef des Monuments Historiques et aménagé pour accueillir les activités de Kering et Balenciaga par Frédéric Druot – offre aux œuvres d’aujourd’hui un cadre à la fois adapté et bienveillant. Elles y sont « chez elles », avec beaucoup de naturel et de spontanéité.

Je constate, à l’occasion de cette troisième édition des Journées européennes du Patrimoine, que l’initiative prise par François-Henri Pinault d’ouvrir le 40, rue de Sèvres et d’y présenter des œuvres de la collection constituée par son père, François Pinault, est devenue un rendez-vous apprécié et attendu.

Selon vous, quels sont les liens entre le monde du Luxe et la culture ? Quel rôle doivent jouer les acteurs du Luxe en termes de protection et promotion du patrimoine ?

Le « Luxe » est une notion complexe. Il ne faut pas le réduire à la seule considération de la préciosité ou à celle de la cherté des matières premières que ses productions mettent en œuvre. Le Luxe, c’est aussi la recherche de formes nouvelles, l’intelligence de l’usage de matériaux inédits, la subtilité de la création qui entoure la conception d’objets rares et, même, s’agissant du luxe moderne, le parti pris de la sobriété et le souci du développement durable.

Cela étant, il y a entre le Luxe – dans ses différentes définitions historiques – les arts et la culture, un compagnonnage ancien. Il n’est besoin, pour s’en rendre compte, qu’à visiter les collections des grands musées, notamment celles des musées qui se consacrent aux « Arts Décoratifs » qui s’intéressent de plus en plus à la mode.

J’estime qu’il y a pour les Maisons qui créent, produisent, vendent dans le domaine de ce qu’il est convenu d’appeler le « Luxe », comme un devoir à s’intéresser aux vastes territoires de l’art et de la culture. Il y a, là, une forme de responsabilité sociale et une excellente manière d’investir dans l’intelligence et le talent.

 

Source : Luxury Highlights

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Groupe mondial de luxe, spécialisé dans la mode, la maroquinerie, la joaillerie et l’horlogerie.

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